Charmed

Charmed, une série imparfaite qui a initié mon féminisme #2 : les références

En plus de ses héroïnes modernes et inspirantes, l’autre aspect qui me pousse à dire que Charmed est une bonne série, c’est la richesse de ses références. Entre découverte et rappel de croyances, la série vogue de l’un à l’autre pour nourrir son propos.

Charmed, une histoire riche en références

Revaloriser le païen

Malgré une incursion de la fantasy et du merveilleux très marquée à partir des dernières saisons, la série se base pour beaucoup sur les références païennes et wiccanes pour développer la sorcellerie des Halliwell et ce n’est pas pour me déplaire.

Charmed sœurs Halliwell potions saison 5

CHARMED (Season 5) Photo Credit: ©The WB / Mitchell Haddad

La Wicca est une religion créée récemment mais qui s’inscrit dans une tradition païenne très ancienne. Le paganisme a existé bien avant les principales religions monothéistes et est même à l’origine de certaines fêtes ou traditions de ces dites religions (rappelez vous du cas d’Halloween). Le paganisme se démarque notamment par le caractère sacré et primordial que revêt la nature. On regroupe généralement sous l’appellation paganisme ou païen ce qui n’est pas chrétien.

Charmed Piper potionsLa Wicca, en tant que telle, a été créée par Gerald Gardner au milieu du 20e siècle. C’est lui qui en posa les fondements. Néanmoins, loin d’être dogmatique comme les autres religions, la Wicca est multiple et est pratiquée de manière très diverses selon les personnes ou regroupements.

Que les sœurs Halliwell soient appelées sorcières et non wiccanes est très logique car ces deux dénominations sont liées. La sorcellerie peut être un versant important de la Wicca, cela dépend encore des personnes et des pratiques.

Cet article vous éclairera probablement plus sur ces différentes notions : http://rituel.info/magique/paganisme/

Charmed affirme son affiliation à la Wicca via plusieurs objets ou rites propres à la tradition wiccane. Par exemple le Livre des Ombres, leur grimoire indispensable, est un emprunt évident au propre Livre des Ombres de Gerald Gardner dans lequel il posa les fondements et les pratiques de la Wicca.

Chaudron, bougies, sorts énoncées à voix hautes, pentagrammes, potions, cristaux : tous ces éléments évoquent également les rituels wiccans. À la différence que ces derniers avaient une visée plus pacifiste que les sorts concoctés pas les Halliwell. En Wicca, ils sont exécutés pour mobiliser les énergies et favoriser l’accomplissement d’un but (pas pour défoncer la gueule du méchant). Pour rappel : il n’existe pas de magie blanche ou noire, elle est neutre. Ce sont ceux qui la pratiquent qui décident de son orientation. L’une des règles les plus importantes de la Wicca est d’ailleurs de ne jamais nuire à autrui.

Cet article (en anglais) énumère les références wiccanes de Charmed ainsi que les limites de ces références qui ne sont pas toujours exactes ou détournées : http://fandom.wikia.com/articles/7-times-charmed-tried-accurate-wicca

La triquetra : revaloriser la figure féminine

Je terminerai par l’évocation du symbole du pouvoir des trois : il apparaît sur leur Livre des Ombres et même sur le collier de leur familier, la petite chatte Kit. Ce symbole est une figure celtique païenne qui se nomme la triquetra. On pourrait même préciser que la version de Charmed est plus particulièrement ce que l’on appelle le nœud de la Trinité. Après l’ère du paganisme, la triquetra sera utilisée par d’autres croyances et même d’autres religions comme le Christianisme lui-même pour qui il symbolise la Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. En ce qui concerne le néopaganisme comme la Wicca (et d’autres), la Triquetra peut symboliser tour à tour des entités ou des groupes allant par trois : Ciel/terre/mer, Conscience/corps/âme etc…

La triquetra revêt d’autres significations qui correspondent bien à Charmed puisque ce sont des symboliques issues de l’héritage païen où les déités féminines avaient beaucoup plus d’importance que dans les religions abrahamique (christianisme, judaïsme, islam). Dans le néopaganisme la triquetra est très liée à la féminité du fait de sa symbolisation de la Triple Déesse, elle-même est liée aux trois phases de la Lune (ascendante, pleine et descendante), la lune étant une figure liée au féminin. Déesse Triple car symbolisée à travers ses trois âges : la jeune fille, la mère et la sage (une notion courante dans le paganisme celtique par exemple). La triquetra peut aussi symboliser cette notion triple de la féminité sans forcément faire une directe référence à la Déesse.

Un autre symbole pouvant illustrer la Triple Déesse est donc celui-ci avec les différentes phases de la lune :

440px-Triple-Goddess-Waxing-Full-Waning-Symbol.svg

Le paganisme celte, très riche et ancien entretient des liens forts avec le chiffre trois car selon Joules Taylor « il symbolise la stabilité et la complétude, l’être entier du corps, du mental et de l’esprit, les royaumes terrestre, marin et céleste, les traditionnels règnes animal, minéral et végétal; les bonnes – et les mauvaises – choses viennent par trois. ». Cet importance s’exprime à travers deux aspects. D’abord via la récurrence de symboles triples comme le sont la triquetra (ou triqueta) et le triskèle.

Statuette antique d'Hécate, Musée du Louvre. Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

Statuette antique d’Hécate, Musée du Louvre. Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

Le second aspect concerne les divinités. En effet, plusieurs déesses païennes celtes importantes sont représentées avec des attributs au nombre de trois comme Morrígan, déesse guerrière, avec ses trois corneilles (ou avec ses deux sœurs Bodb et Macha). Elles peuvent également présenter une triple fonction (être fille, épouse et mère) comme c’est le cas de Dana, une déesse mère équivalente à la Gaïa greco-romaine.

En outre, on peut faire un rapprochement avec la déesse Hécate qui fait partie des premiers dieux de la mythologie grecque. Associée à la nuit et à la Lune (logique), elle est souvent représentée par des trio féminins. Considérée comme la magicienne (ou la sorcière suprême) , elle est crainte tout autant qu’elle est respectée du fait de ses attributs antagonistes où la mort côtoie la vie. D’ailleurs dans la série, les sœurs affrontent une démone appelée Hécate, mais cette dernière est vu sous un angle probablement bien plus maléfique que la divinité d’origine.

Les sœurs Halliwell sont entourées par ces notions de trio, de féminité et de puissance, la triquetra est donc un symbole fort à propos pour illustrer la série et le lien des sœurs.

Les principales religions monothéistes mettent en avant une déité masculine. Charmed, grâce à l’utilisation de l’univers wiccan et païen, participe à une revalorisation de la figure de la sorcière et du panthéon mythologique féminin, et par la même, de la figure féminine en général. Une branche de la Wicca, la Wicca Dianique est d’ailleurs centrée sur une divinité féminine au lieu d’une paire divine mixte chez les autres mouvances. Néanmoins la Wicca Dianique peut être pratiquée en même temps que d’autres branches.

Ainsi, même dans l’aspect fantastique, la série réhabilite le rôle féminin : que ce soit via les personnages et leurs liens ou dans les références historiques et spirituelles sur lesquelles elle s’appuie. En remettant au goût du jour la sorcière et son rôle bénéfique, Charmed tente à sa hauteur de corriger des préjugés anciens et douloureux qui ont pesé sur les sorcières et les femmes en général.

Créatures et mythes : deux visions, deux avantages

Afin de construire et remplir les 178 épisodes qui constituent la série, les scénaristes ont puisé dans de nombreuses références fantastiques et culturelles. Ce faisant, les créateurs et créatrices ont pu étayer l’univers de la magie dans la réalité des Halliwell. Emprunts à la culture chinoise, nordique, indienne, grecque et celte, les épisodes sont peuplés à la fois d’êtres surnaturels existants déjà dans le folklore mais aussi de créatures originales comme Barbas, le démon de la peur.

extrait du Livre des Ombres

extrait du Livre des Ombres

On peut observer une différence entre les premières et les dernières saisons en terme de bestiaire et d’ambiance générale. Il s’avère que c’est en lien avec le départ de la créatrice initiale de Charmed, Constance M. Burge et du démonologue consultant, l’écrivain Robert Masselo. Le tout au profit de Brad Kern, l’autre showrunner, qui a alors reprit la direction de la série. Ayant le contrôle seul sur la direction du show, Brad Kern a décidé de plus utiliser le contenu des mythologies grecques et romaines d’où des épisodes comme celui des déesses par exemple.

Les sœurs dans la peau de déesses grecques

Charmed saison 1 : le Wendigo

Charmed saison 1 : le Wendigo

Les premières saisons que l’on peut considérer comme l’ère Constance M.Burge se centrent sur les références païennes et wiccanes. Au delà des rites wiccans comme vu plus haut, on voit alors l’utilisation de créatures issues des mythologies celtiques comme la Banshie (Bannie dans la série). Le nexus, cette source de pouvoir qui est évoqué dans les premières saisons puis réutilisé ensuite, est associé à l’univers de la Wicca : c’est une source d’énergie très puissante liée à un positionnement équidistant des éléments (le mot latin nexus évoque la notion de jonction, de connexion, c’est d’ailleurs devenu un terme médical). En plus du matériel païen et wiccan, Constance M. Burge puise également dans des bestiaires et des légendes peu connues du grand public. Le wendigo, sorte de loup garou anthropophage qui intervient dans les tous premiers épisodes, provient ainsi du bestiaire surnaturel amérindien.

Lorsque Brad Kern prend « le pouvoir », la série modifie ses références et son atmosphère. Bien qu’appréciant également ces saisons, je trouve que la série perd en noirceur et verse plutôt dans ce que j’appelle « le délire paillettes licorne c’est la fête au lutin ». Brad Kern puise ainsi dans du folklore plus connu où figure toujours du païen via les mythes antiques gréco-romains mais également dans le bestiaire des contes et du merveilleux. Il faut tout de même reconnaître que l’utilisation de créatures plus connues du public présente un avantage non négligeable. En effet, en convoquant un folklore plus accessible, Charmed s’inscrit dans un univers collectif dont les gens ont connaissance. De cette manière, le monde magique des sœurs nous paraît plus familier et donc fédérateur.

Que l’on connaisse ou pas toutes les références proposées dans Charmed, force est de constater que la série pousse à la curiosité et fait découvrir certaines légendes ou créatures au public. Malheureusement, il est vrai que ces êtres ou mythes ne sont pas toujours développés, parfois fortement réécrits et sont rarement présents plus d’un épisode. Néanmoins, j’apprécie la présence, même disparate, de mythes d’autres cultures qui viennent s’ajouter à la très connue mythologie grecque et aux légendes occidentales. De la même façon, le folklore païen celtique et néo-païen permet d’aborder la magie sous un angle intéressant, dépoussiéré et original.

extrait du Livre des Ombres

extrait du livre des Ombres

Au-delà du matériel légendaire ancien, Charmed s’inspire aussi de son contexte contemporain pour créer et encrer son univers dans le réel. Ainsi l’apparence de la version démoniaque de Cole Turner, Balthazar, est clairement une référence au personnage de Darth Maul dans Star Wars. De la même manière, les sœurs font référence à Harry Potter au moment de choisir le prénom de Wyatt. J’apprécie cette astuce qui permet une meilleure connexion avec le monde des sœurs.

La créature : redonner du sens aux mythes

Piper en Furie

Piper en Furie

L’utilisation du bestiaire magique, en plus de servir les intrigues permet également une réflexion autour de la psychologie des personnages. Un procédé que je trouve passionnant. Les Halliwell sont en effet fréquemment possédées par des entités surnaturelles (banshie, sirène, génie, vampire etc…). La plupart du temps quand cela arrive, c’est parce que les sœurs traversent un moment particulier dont les entités vont se faire l’écho. Ces possessions sont alors l’occasion pour le personnage de grandir ou de surmonter une épreuve personnelle. Prenons l’exemple des Furies. Dans la série, Piper, dont le cœur est rempli de chagrin et de colère après la mort de Prue se transforme en Furie. Les Furies sont la version romaine des Érinyes, déesses vengeresses dont les origines sont multiples suivant les auteurs, mais dont le rôle est la punition des criminels. Dans la série elles tuent en forçant le coupable à entendre les cris de ses victimes. Le mal être de Piper l’a rendu intéressante aux yeux des Furies qui la transforment alors en l’une des leurs. Ce n’est qu’en exprimant la colère qui la ronge suite au décès de sa sœur qu’elle réussit à éliminer la Furie en elle.

Lady Godiva, Jules Lefbvre,1890

Lady Godiva, Jules Lefbvre,1890

L’épisode centré sur la légende de Lady Godiva représente également une utilisation intéressante du mythe. La légende parle d’une certaine Lady Godiva, épouse du compte Léofric de Mercie en Angleterre. Ce dernier étouffant la ville de Coventry sous les taxes, son épouse essaya régulièrement de le convaincre de diminuer les impôts. Provoquée par une boutade de son mari, exaspéré par ses demandes à répétition, elle accepta son défi :  à savoir défiler nue sur un cheval devant toute la population. Lady Godiva ayant finalement accompli sa part du marché, son mari tint parole et supprima l’impôt. La procession de Lady Godiva est encore célébrée chaque année à Coventry même si l’histoire tiendrait plus de la légende pure que d’un fait avéré. Dans Charmed, lors d’un épisode de la saison 7, les sœurs viennent en aide à Lady Godiva. Cette dernière matérialisée depuis une page d’un livre doit retourner dans son monde pour accomplir sa procession, sans quoi les Halliwell se retrouvent confrontées à un changement de réalité où les femmes n’ont plus aucune liberté.

Leur mission achevée, Phoebe se saisit alors du mythe et de la symbolique de Lady Godiva pour protester contre un restaurateur qui s’autorise à réprimander une femme allaitant en public (en l’occurrence Piper), sous le prétexte fallacieux du manque de pudeur. En défilant nue, à cheval, elle clame alors devant les gens que le corps des femmes n’a pas être sexualisé de cette manière et qu’il est dommage qu’une femme se dévêtisse pour qu’on l’écoute. Une utilisation du corps similaire à ce que font parfois les Femen à notre époque dans leur stratégie de communication. D’ailleurs sur le site officiel des Femen, elles expliquent leur manière de procéder qu’elle nomme le « sextremism » comme suit : « Sextremism is female sexuality rebelling against patriarchy and embodied in the extremal political direct action events. Sexist style of the actions is a way to destruct the patriarchal understanding of what is the destination of female sexuality to the benefit of the great revolutionary mission. » Phoebe s’est ainsi servi du mythe de Lady Godiva pour exprimer une opinion : elle lui a redonné du sens.

En résumé, pourquoi c’est bien Charmed ?

Charmed est une série à l’univers fourni qui essaie de mettre en valeur et de réhabiliter la figure féminine de la sorcière. De plus, en choisissant des femmes modernes, la série se pose sous divers aspects comme une métaphore de notre société contemporaine ce qui induit la mise au jour des difficultés à être femme, même à notre époque. Enfin, le lien sororal permet une profondeur de personnage et de récit, ce qui provoque identification et attachement à l’histoire et à ses protagonistes. Pour toutes ces raisons, je pense que la série a d’indéniables qualités et qu’elle a effectivement participé à l’essor de mon féminisme latent. Je me suis retrouvée dans les sœurs, leur destinée m’a parlé et a provoqué chez moi un regain de combativité et d’affirmation. Elles m’ont insufflé une bonne dose d’inspiration, d’envie et ont initié mon amour incontestable pour les sorcières, icônes féministes d’avant et d’aujourd’hui.

Et pour toi Charmed ça représente quoi ?

Ne manque pas la partie 3 qui arrive bientôt : on s’attardera sur les défauts de la série dont notamment les limites de son féminisme et son manque de diversité. Le reboot en cours de tournage sera également abordé.

 

Sources / Pour aller plus loin :

→ http://rituel.info/magique/paganisme/ttp://rituel.info/magique/paganisme/

→ http://fandom.wikia.com/articles/7-times-charmed-tried-accurate-wicca

→ http://www.wemystic.fr/guides-spirituels/triquetra-origines-significations/

→ https://fr.wikipedia.org/wiki/Triquetra

→ https://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%A9cate

→ Livre : Dictionnaire de la Mythologie grecque et romaine, Joël Schmidt, éditions Larousse

→ Livre : Le livre des symboles celtes, Joules Taylor, éditions Contre-Dires

→ Livre : Dictionnaire des symboles, Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Collection Bouquins – Robert Laffont

→ Site officiel des Femen

→ https://fr.wikipedia.org/wiki/Godiva

→ https://mythologica.fr/medieval/godiva.htm

https://www.historic-uk.com/CultureUK/Lady-Godiva/

4 réflexions sur “Charmed, une série imparfaite qui a initié mon féminisme #2 : les références

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s