Avortement

Je pense à faire cet article depuis plusieurs mois, peut-être même un an, voire plus. Je l’ai finalement écrit en février et depuis je repousse le moment de le poster considérant que ce n’était jamais le bon moment surtout avec la situation sanitaire causée par le Covid-19.

Pourquoi cette peur de publier ? Car le sujet qui concerne cet article c’est celui de l’avortement et que malgré sa légalisation il y a plusieurs décennies, il reste toujours un droit fragile qui est régulièrement attaqué. Je pense que mon hésitation à livrer ce témoignage est le signe que le sujet n’est pas pas encore assez démocratisé et safe pour qu’on puisse l’aborder librement et avec bienveillance, comme en témoigne les nombreux commentaires ignobles qui inondent les publications de celles et ceux qui en parlent ou partagent leur expérience.

Mais j’ai fini par me dire que si je continuais sur cette voie,je ne le publierai jamais. Or partager ses réflexions c’est le but d’un blog et ce texte est très important pour moi. J’exorcise et mets une partie de mon coeur sur la table, en espérant que ça serve ou peut être pas.

Bref, commençons.

J’ai avorté en juillet 2016 et c’est un moment de ma vie qui a enclenché beaucoup de réflexions chez moi. Des réflexions sur la société, sur la vision de l’avortement mais également des réflexions sur moi-même. Comme je l’ai dit juste avant, je ne sais pas vraiment si cet article devrait être écrit mais peut-être que par hasard il trouvera un écho chez quelqu’un d’autre.

Je vais parler de mon expérience, de mes ressentis et je vais aussi donner des détails crus alors si c’est un sujet qui vous met mal à l’aise ou vous rappelle des souvenirs pas agréables, nos soucis et passez votre chemin. Et aux « anti-avortements », « pro-vie » ou anti-choix » qui seraient tentés de ramener leur pseudo-science et leur pseudo-moralité, on se passera de vos services merci.

Le déroulé

Mi-juillet 2016, retard de règles. Je suis en couple depuis peu de temps. Habituée à avoir des cycles très dépendants de mon état psychologique, je m’inquiète mais sans plus. On prend un test de grossesse au cas où et un matin, dans ma douche, en même pas quelques secondes, deux barres bien nettes et bien foncées apparaissent dans le petit cadran. Je suis donc enceinte mais c’est le matin, pas le temps de réfléchir, de s’accaparer vraiment la nouvelle, faut aller bosser.

On a assez vite décidé que nous allions mettre fin à cette grossesse. Nous ne nous sentions pas prêts du tout à accueillir un enfant, autant d’un point de vue pratique ( je débutais un contrat CDD et lui était en alternance) qu’émotionnel (nous étions un très jeune couple et avoir un enfant maintenant n’était pas du tout dans nos projets).

Une fois cette décision prise, il a fallu mettre en place le processus pour avorter et ça n’a pas été de tout repos. J’ai galéré à contacter le planning familial de ma ville, je n’arrivais pas à les joindre comme si la ligne était saturée. J’ai donc appelé une plateforme d’aide qui m’a dit que ma gynécologue (ou médecin ou sage-femme) pouvait s’en occuper dans le cadre d’une IVG médicamenteuse.  N’arrivant toujours pas à joindre le planning, j’ai appelé ma gynécologue et surprise : la secrétaire m’a dit qu »elle ne « faisait pas ça ». Autant vous dire que je ne suis jamais retourné la voir. J’ai d’ailleurs vu un médecin la semaine qui a suivi pour tout autre chose et en lui racontant ça, elle était furieuse contre ma gynéco. Elle estimait qu’en tant que gynécologue, elle devrait aussi inclure ce domaine dans ses services car quand ton champ d’expertise c’est l’appareil reproducteur dit féminin bah qui dit utérus dit potentielle grossesse mais aussi fin de grossesse. Elle rajouta, et ça m’a fait un peu rire, que si ma gynéco était capable de prendre 50 balles pour un frottis elle devrait être en mesure de prendre en charge des IVG. Il s’avère que certains gynécos ne sont pas formés et n’ont donc pas le droit de pratiquer l’IVG, c’était peut-être son cas, pour autant je ne trouve quand même pas ça normal.

Bref, heureusement j’ai fini par joindre le planning. Ils ont été très efficaces et j’ai eu rapidement des rendez-vous à faire. Prise de sang pour confirmer mon état (à l’hôpital qui a une antenne du planning) puis échographie pour dater la grossesse. C’est une étape importante car cela détermine vos choix possibles pour l’avortement.


Jusqu’à quand peut-on procéder à une IVG médicamenteuse ?

Habituellement, l’IVG médicamenteuse se pratique jusqu’à la fin de la 5e semaine de grossesse, c’est-à-dire au maximum 7 semaines après le début des dernières règles.
À titre dérogatoire pendant la période d’épidémie COVID-19, des adaptations sont opérées : ce délai est porté à 7 semaines de grossesse soit 9 semaines après le début des règles, et certaines ou l’ensemble des consultations peuvent être faites par des consultations à distance (téléconsultation) ;
Dans le cas d’une hospitalisation dans un établissement de santé, la date limite reste à 7 semaines de grossesse (soit 9 semaines après le début des dernières règles). IVG.gouv


 

Le planning m’a dirigé vers un centre échographique avec qui ils ont l’habitude de travailler. Ils m’ont dit que là bas je ne serai pas jugée et qu’ils sont très professionnels et c’était vrai : pas de remarques douteuses, pas de jugements, ils ont juste fait leur boulot. L’échographie en soi j’en ai pas un super souvenir (après personne kiffe on est bien d’accord) car selon eux il était important de pratiquer une écho ando-vaginale, c’est-à-dire via le vagin, pour être plus précis dans les mesures. Mon vagin et sa crainte des médecins n’étaient pas ok avec ça mais c’était la procédure alors j’ai suivi. Une fois ces examens faits qui ont permis de me rendre éligible à une IVG médicamenteuse, j’ai attendu le rendez-vous du lundi suivant pour la première prise de cachets. Mon chéri m’a accompagné et j’ai pris ce qui s’appelle du mifépristone :


Ce premier médicament interrompt la grossesse en bloquant l’action de l’hormone nécessaire à son maintien (la progestérone) et en favorisant les contractions de l’utérus et l’ouverture du col utérin. À l’issue de cette première étape, des saignements plus ou moins importants peuvent survenir. Ils ne signifient cependant pas que la grossesse est arrêtée. Il est donc indispensable de se rendre à la consultation suivante.Dans certains cas exceptionnels, l’œuf est évacué à ce stade.  IVG.gouv


Ne faites pas comme moi et mangez un bout avant de prendre le mifépristone sinon vous risquez d’être très nauséeuses voire de vomir ce qui nuirait à l’efficacité du cachet. Suite au conseil du médecin, mon chéri m’a donc pris un petit truc au distributeur pour éviter cela en partant.

Le mercredi on est retourné à l’hôpital, (dans la section maternité ce qui peut être bizarre quand tu es en train d’avorter vu que tu peux croiser pas mal de femmes très enceintes) pour la prise du second médicament, le misoprostol :


Ce second médicament augmente les contractions et provoque l’interruption de grossesse  :

• Dans 60 % des cas, l’avortement se produit dans les 4 heures suivant la prise du misoprostol.
• Dans 40 % des cas, l’avortement a lieu dans les 24 h à 72 heures suivant la prise du misoprostol.

Les contractions utérines induisent des douleurs qui ressemblent à celles des règles, parfois plus fortes et qui peuvent être réduites grâce à la prescription d’antalgiques. Des saignements peuvent parfois se produire très vite après la prise du misoprostol, parfois plus tardivement. Ils durent généralement une dizaine de jours. IVG.gouv


En plus du misoprostol, on vous donne des antalgiques. Honnêtement j’ai pas eu l’impression que ça faisait grand effet pour me soulager ou alors ça l’a fait mais j’ai quand même eu bien mal. On nous a mit dans une pièce avec des fauteuils avec mon chéri (on avait d’ailleurs pris des BD pour patienter) car là le but était d’attendre que les saignements arrivent. Dans cet hôpital, la procédure voulait que l’on attende que les saignements soient enclenchés et un peu abondants avant de vous laisser rentrer chez vous car c’était alors le signe que l’avortement se déroulait normalement. Dans mon cas, les saignements ont mis longtemps à arriver et j’avais de plus en plus mal, j’avais hâte de rentrer chez moi. On a beaucoup marché pour que ça active le processus (c’était conseillé d’ailleurs dans mon souvenir) et je préférais marcher plutôt qu’attendre et me rouler en boule à cause de la douleur. Les contractions d’un avortement sont effectivement similaires à des douleurs menstruelles mais en plus fort. C’est donc très désagréable et fatiguant.

Au bout de plusieurs heures, les saignements sont enfin arrivés et j’ai pu rentrer. Par chance si l’on veut, j’ai avorté alors que j’étais en vacances du coup j’ai pu me reposer le reste de la semaine et être majoritairement dans mon lit à attendre que les saignement se calment progressivement (et ça peut prendre du temps, jusqu’à 10 jours voire plus). On m’a prévenu que pendant cette période de saignements, il ne faut pas s’immerger dans de l’eau (piscine, mer ou bain) ni avoir de rapport pénétrant car le col étant ouvert cela peut être la voie pour une infection. Durant cette période, mon chéri a fait mes courses et s’est bien occupé de moi. Grâce à lui et aux quelques personnes que j’avais mise au courant, je me suis sentie soutenue et entourée et ça m’a fait du bien. 2 ou 3 semaines plus tard j’ai à nouveau fait une échographie (ando-vaginale et sus-pubienne) pour vérifier que tout était bien parti auquel cas il aurait fallu procéder à une intervention pour finir de tout enlever.

Après ce récit un peu technique de mon avortement j’aimerais aborder un angle différend pour en parler : comment je l’ai vécu.

Le ressenti

Quand j’ai appris ma grossesse, je me suis très vite décidée pour l’avortement. C’était pour moi impensable d’avoir un enfant maintenant tout simplement. Cependant, il y avait une part de moi qui était tenté de poursuivre cette grossesse. Bien que je ne crois pas à l’existence d’un instinct maternel inné, j’ai appelé cette part de moi qui était indécise, ma part animale. Comme si mon corps avait envie de poursuivre ce qu’il avait réalisé. Je l’ai dit à mon conjoint et il comprenait tout à fait. Malgré cette envie, je n’ai jamais changé ma décision et n’ai jamais regretté par la suite.

Et pourtant, en dépit de cette évidence, ça m’a trituré l’esprit. Je menais ma vie, je travaillais comme tous les jours mais j’étais enceinte, c’était si étrange. Mais je ne sentais rien, à peine un peu de fatigue. C’était invisible et pourtant c’était là, c’était ma réalité.

J’aimerais prévenir et partager un point de mon avortement qui m’a beaucoup perturbée et que j’ai refoulé très longtemps. Je pense que d’en parler pourra éviter des déconvenues à d’autres personnes car c’est toujours mieux d’y être préparé. En effet, j’ai demandé à la médecin comment l’œuf sortirait, si j’allais me rendre compte que c’était ça. Elle m’a répondu que non, que généralement il se désagrégeait et que l’on ne distinguait pas grand chose parmi le sang évacué. Ça n’a pas été mon cas : l’œuf est sorti entier, c’est tout à fait possible en fait même si c’est peu courant. Il avait la forme d’un petit galet, de couleur crème et légèrement translucide. J’étais dans les toilettes de l’hôpital, comme souvent depuis que j’étais arrivée (pour vérifier comment ça se passait là-dessous et si les saignements étaient suffisants) et j’ai tout de suite compris ce que c’était. J’étais choquée car je ne m’y attendais pas du tout. Prise au dépourvu, encore à l’hôpital, dans des toilettes inconnues, je ne savais pas quoi faire alors j’ai enlevé ma serviette hygiénique et l’ai placé dans la poubelle des toilettes. J’ai agi par automatisme puis j’ai occulté cette partie-là. J’ai pu enfin rentrée chez moi avec mon compagnon, je me suis reposée et j’ai repris ma vie.

Quelque mois plus tard, fin janvier, je me suis retrouvée au chômage. Février était difficile, je me remettais beaucoup en question par rapport à mon ancien travail : j’étais perdue dans ma vie. Des phobies avaient refait leur apparition et c’est pour ces raisons que j’avais décidé de reprendre un suivi psychologique auprès d’une nouvelle thérapeute. Un jour, début mars il me semble, j’ai fait un cauchemar. J’ai rêvé que je perdais ma maman. Mon cauchemar était très liée à l’eau, à la mer et il faut savoir que cet élément naturel est un symbole de la maternité (mer=mère, perdre les eaux, mer nourricière, la vie a commencé dans la mer etc…). Je me suis réveillée en pleurant toutes les larmes de mon corps, j’étais bouleversée. J’ai alors été frappée par une évidence et comme une enfant j’ai fait le décompte sur mes doigts : neuf mois s’étaient écoulés depuis la date supposée de la conception et donc environ huit mois depuis l’avortement. Si j’avais mené cette grossesse à terme, la naissance aurait eu lieu probablement début mars, c’est-à-dire au moment où j’ai fait ce rêve. C’était bizarrement évident dans mon esprit, j’y ai pensé quasi immédiatement après m’être réveillé. C’est pourquoi lors du prochain rendez-vous avec ma psy, j’ai parlé de mon avortement. Puis quand j’ai évoqué l’œuf sorti tout rond que j’ai dû laissé derrière moi dans une poubelle d’hôpital, un sanglot m’a étranglé et j’ai pleuré tout ce que j’ai pu. Avec du recul désormais et grâce à ma psy, je pense que l’épisode des toilettes j’aurai tout simplement aimé le vivre chez moi et prendre un moment pour assimiler ce qui venait de se passer mais je n’en ai pas eu l’occasion, ni vraiment le temps. C’était donc violent à vivre, surtout quand on est dans un épisode de vulnérabilité.

J’étais désemparée face à ma réaction car je pensais que j’avais très bien géré tout ça. Je me sentais stupide. Ma psy m’a rassuré et m’a dit que ce que je vivais n’était pas très exceptionnel. Il arrive ainsi parfois que la gestion émotionnelle d’un avortement prenne neuf mois, comme si la grossesse s’était poursuivie. Puis qu’au bout de ces neufs mois, nous acceptions que c’était fini. Au moment de la supposée naissance, c’est notre tête et notre corps qui disent au revoir définitivement. Ça avait l’air fou mais je sentais que ça décrivait parfaitement mon ressenti. Mon cauchemar n’était finalement pas tant lié à ma propre mère, mais plutôt à la mère que j’ai failli devenir cette fois là et que j’ai laissé partir.

Après cette séance, j’étais plus apaisée, je sentais que ça allait mieux et qu’une page se tournait. Cependant, longtemps une chose m’a dérangé et c’était ma gêne à en parler, pas de l’avortement en lui-même mais des émotions qui y ont été liées. Quel contexte, quel environnement avait pu me mener à considérer mes émotions comme devant être tues ou amoindries ? J’avais l’impression qu’exprimer ce que j’avais vécu aurait été du grain à moudre pour les anti-avortements car ça ne rentrait pas dans le cliché que j’avais en tête : avorter et le vivre super bien. Mon expérience sonnait comme une fausse note et en tant que fausse note, je me suis imposée de la faire taire, de la rendre inaudible persuadée que quelque chose n’allait pas et qu’en parler c’était quelque part risquer de faire du mal à la cause. Je parle d’une impression qui m’ait propre mais qui, je n’en doute pas une seconde, a dû être vécue par d’autres : cette ambivalence, cet inconfort face à des sentiments qu’on ne nous apprend pas à gérer à cause d’une forte polarisation des idées. Cette ambivalence, parfois incomprise, génère du désarroi et rajoute une souffrance inutile et parfois même de la honte.

Le rôle néfaste des anti-IVG

On sait que les anti-IVG sont toujours prompt à sortir des choses de leur contexte où à s’appuyer sur des arguments fallacieux pour nourrir leur rhétorique nauséabonde. Ce climat installé par les offensives régulières des anti-IVG m’empêchait personnellement de mettre des mots sur mon expérience car j’étais terrifiée à l’idée qu’ils puissent utiliser mon vécu, aussi humble soit-il, pour le tronquer et le manipuler afin de s’en servir.

Ainsi par exemple les anti-IVG ont la fâcheuse tendance à tout noircir et à unifier les expériences : pour eux l’avortement est un événement horrible qui aurait des conséquences psychologiques et physiques sur le long terme, à l’inverse de ce que montrent plusieurs études (voir plus bas). Par exemple sur la page Facebook « IVG vous hésitez ? Venez en parler » dont les administrateurs sont des personnes ayant de forts liens avec les anti-IVG, ne sont publiés que des témoignages qui ne vont que dans un seul sens : l’IVG c’est le mal. Zéro témoignage de quelqu’un qui l’aurait bien vécu, de femmes qui ne regrettent pas, de femmes qui n’ont pas été manipulées par un tiers pour avorter. Rien, zéro, c’est un défilé continu d’histoires plus tragiques les unes que les autres ou bien de « happy end » quand la grossesse n’est finalement pas interrompue. Sur cette page, qui est clairement une plateforme de manipulation, le mot d’ordre est le suivant : présenter l’avortement comme un acte qui détruit au sens large via des témoignages de regrets ou de tragédies (manipulation par un tiers, environnement familiaux abusifs ou douloureux) et renforcer cet aspect par une contre-partie plus lumineuse : des histoires qui expriment la joie d’avoir finalement eu son enfant et de ne pas avoir avorté. Je ne sais pas si ce sont de véritables témoignages, peut être que oui, mais faire le choix de ne publier que ceux qui vont dans le sens qui les arrange, c’est tout à fait détestable.

Afin de lutter contre les anti-IVG, les féministes ont dû, entre autres, prouver et doivent encore prouver sans cesse que l’avortement n’est pas dangereux quand il est bien réalisé (d’où l’importance de la légalisation), que quand il est choisi de manière consciente il n’est quasi jamais regretté (d’où l’importance du choix, de l’accès à l’information et d’une autonomie sur nos corps) et qu’il n’entraîne pas de détresse psychologique sur le long terme. Sur cette question je vous renvoie à ce très bon article sur les Inrocks (Conséquences psychologiques de l’avortement : qui dit vrai ?) qui montre que c’est plus l’environnement et la santé mentale de la patiente avant l’IVG qui sera déterminant pour son ressenti post-IVG que l’acte d’avorter en lui même et que dans la grande majorité des cas les personnes ayant avorté vont très bien d’où le slogan du blog bien connu « IVG, je vais bien, merci !« .

Bien consciente de tout cela, avec le féminisme chevillé au corps, j’étais pourtant perdue. Je ne comprenais pas ma tristesse et ce processus quasiment de deuil pour un acte que j’avais décidé et qu’encore aujourd’hui je considère comme l’une des meilleures décisions de ma vie. J’étais paumée dans mes ressentis.

Puis j’ai réalisé que si j’étais triste c’était parce que j’avais dit au-revoir à une possibilité. J’ai dit au-revoir à une moi alternative, j’ai dit au-revoir à quelque chose qui aurait pu naître et que j’aurais pu aimé. Je ne me suis jamais sentie coupable, c’était un œuf, mais il portait en lui la promesse d’autre chose et c’est à ça que j’ai dit au-revoir. C’est cette promesse qui rend les fausses couches difficiles et qui peut aussi lors d’un avortement provoquer des sentiments apparemment contradictoires. Si vous désirez un enfant, peut importe que ce soit un embryon, ces cellules en vous qui grandissent c’est votre bébé. Mais l’inverse est tout aussi vrai : si ce n’est pas dans vos projets alors oui c’est juste un embryon ou juste des cellules. Le ressenti et le lien que vous tissez avec ce qui se trouve dans votre ventre dépend beaucoup de vos projets, de la décision que vous souhaitez prendre ou encore de vous-mêmes. Il n’y a pas de règle universelle.

Au début, avant tout ce cheminement, je pensais donc que mon expérience de l’IVG faisait de moi une « mauvaise féministe ». Je pensais que ma tristesse voulait dire que j’avais fait quelque chose de mal et que donc ça rentrait en contradiction avec ma conviction profonde de l’importance du choix et du droit à l’IVG. Puis j’ai compris que non, que j’étais juste humaine et qu’il n’y a pas de bonne manière de vivre un avortement. Et ce tout simplement parce que c’est trop intime et personnel pour être identique d’une personne à l’autre. Être féministe et souffrir de son avortement est tout à fait possible, ce n’est pas contradictoire. Votre vécu individuel ne remet pas en cause la légitimité d’un droit. L’avortement recouvre des réalités très diverses et nous devrions pouvoir discuter de ces expériences. Malheureusement j’ai la nette impression que les anti-IVG, par leurs offensives, empêchent la présence d’un climat sécurisé et bienveillant pour partager nos vécus et leurs nuances. D’ailleurs on dit souvent que le mouvement féministe n’est pas pro-avortement, on dit plutôt qu’il est pro-choix car ce qui compte c’est d’avoir la possibilité de décider.

Les avortements ont toujours eu lieu et continueront d’être réalisés, légaux ou illégaux car on ne met pas un enfant au monde comme on ouvre un kinder surprise. C’est un choix qui nous engage tout entier, qui la plupart du temps engage nos corps et surtout qui engagent nos vies alors personne ne devrait se voir imposer de vivre une telle expérience parce que des gens sont incapables de comprendre ça.

Alors si toi aussi tu as avorté, tu as le droit d’avoir été triste, d’avoir pleuré, de l’avoir vécu super bien, d’avoir hésité, d’avoir eu envie quand même un peu de connaître cette future vie, d’avoir voulu le faire vite et de ne plus jamais en reparler, d’avoir eu mal, de le vivre comme un deuil ou que ça ne t’ai pas marqué. Nous devrions pouvoir nous exprimer sans la crainte d’une récupération dégueulasse ou la peur d’être jugé.es.

Les IVG, les fausses-couches, les IMG, les grossesses, les naissances et la stérilité font partie de la vie de beaucoup de personnes et le ressenti de ces expériences appartient à ces dernières. J’ai fait un choix pour moi,  je n’aurai pas le job que j’ai si j’avais poursuivi ma grossesse, je n’aurai sûrement pas ce blog non plus et ma relation avec mon homme serait peut-être très différente. Mais on a aussi le droit d’avorter juste parce qu’on en a pas envie, là maintenant, et pas uniquement parce qu’on n’est pas dans une situation « stable ». C’est vous qui décidez.

Mon IVG m’a fait grandir. Elle m’a permis de réfléchir à plusieurs aspects de ma vie et surtout j’ai l’impression qu’elle a était l’une de mes premières grandes décisions d’adulte. Et c’est pas rien. Elle m’a également fait prendre conscience qu’une part de moi avait vraiment envie d’avoir un enfant. Cette dernière a souvent des débats interminables avec la partie qui pense que c’est la pire idée du siècle mais je ne désespère pas qu’un jour elles se mettront d’accord.

J’ai avorté et j’ai été triste. Parfois j’y repense et je suis triste. Mais ça ne m’empêche pas de vivre ma vie et d’être heureuse. La vie n’est pas binaire, elle est variée et nuancée. Alors même si parfois ça me fait quelque chose, j’ai ce sentiment profond et réconfortant de savoir que oui, j’ai pu choisir et que j’ai pris pour moi la bonne décision.

 

 

 

Photo de couverture : Guillaume Ferla

Pour en savoir plus :

Avorter pendant le confinement – sur Roseaux

Je vous encourage vivement à vous renseigner sur les deux méthodes (médicamenteuse et chirurgicale) via des infos pratiques mais également des témoignages. On a tendance à privilégier la médicamenteuse quand c’est possible, ce fut mon cas, mais la méthode chirurgicale bien qu’elle fasse un peu plus « peur » car plus invasive, est également une option plus rapide dans son exécution. C’est à réfléchir !

L’IVG médicamenteuse sur IVG.gouv

L’IVG chirurgicale sur IVG.gouv

Et en général le site IVG.gouv

Le témoignage sincère et déculpabilisant de Sarah en BD sur son blog Mylittleivg.net. Le témoignage de Sarah ainsi que les commentaires (les bienveillants évidemment) sous ses articles m’ont beaucoup aidé à accepter et à légitimer mes différents ressentis. Je pense sincèrement que cet article n’existerait pas sans le blog de Sarah alors merci à elle.

La BD témoignage d’Aude Mermilliod avec la participation de Martin Winckler publiée en mai 2019 : Il fallait que je vous le dise

Le blog IVG, je vais bien, merci !

Un site répertoire pour trouver des soignants.es féministes et bienveillants : gynandco

Un témoignage sur madmoizelle qui aborde la question de l’avortement mais également de la charge mentale de la contraception : J’ai avorté, j’en veux à mon mec et à la Terre entière

 

 

 

 

 

7 commentaires

  1. cora85

    Cet article m’émeut beaucoup : je ressens tout ton cheminent et tes émotions alors que je n’ai jamais avorté.
    Tu as eu raison de le publier.
    Effectivement, la vie et les humains sont complexes ; plus je vieillis, plus j’apprends à l’accepter.
    Merci d’avoir eu le courage de t’être livrée à ce point.

    Aimé par 1 personne

    1. lapetitecreature

      Merci : ) Oui je vais bien. Comme dit dans l’article certaines personnes le vivent tout à fait différemment et de manière bien plus positive donc je ne dirais pas que ça reste difficile à vivre, cela dépend des gens. Dans mon cas ça a été compliqué mais c’est ça la pluralité des expériences. Le vécu diffère : )

      Aimé par 1 personne

  2. paradisehunter35

    C’est un beau témoignage.
    Je n’ai jamais avorté et je dois malheureusement dire que tout compte fait je ne connais pas la procédure. C’est dramatique. Ne pas parler c’est rester dans l’ignorance.
    Ton hésitation est parfaitement compréhensible et malheureuse parce qu’elle traduit le bâillon mis aux femmes depuis des siècles. Leur refuser la parole c’est taire leurs émotions, leurs ressentis. Moins de femmes parlent plus un mythe peut être créé. C’est pareil pour tout ce qui a trait aux corps des femmes : les règles, l’accouchement…
    Merci beaucoup de parler de ton expérience. Elle ajoute à ma compréhension du monde et fortifie encore un peu plus mes convictions de liberté de choix dans tous les domaines 🙂 .
    Merci merci merci.

    Aimé par 2 personnes

  3. rp 1989

    Bravo pour le courage dont tu as fait preuve pour cet article !
    Comme quoi, l’avortement n’est vraiment pas un acte anodin et qu’on ne le fait pas par plaisir !
    Si tu ne l’as pas vu, La Revue des mondes a fait une vidéo sur l’avortement dans l’histoire , c’est vraiment très intéressant !
    Des bisous !

    Aimé par 2 personnes

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